La 20ème édition des Turbulentes ne se présente pas comme un temps festif à Vieux-Condé, tout au moins dans sa préparation. En effet, cette manifestation emblématique reconnue bien au delà du Valenciennois se trouve à l’épicentre d’un conflit larvé entre la commune et l’association du Boulon, organisatrice de l’événement des Arts de la Rue.

Forfait technique discuté, ennuis tectoniques !

Afin d’analyser le plus posément cet imbroglio culturel, remettons en situation les données de ce différent budgétaire. Tout d’abord, la manifestation les Turbulentes est née en 1999, un spectacle des Arts de la Rue prenant possession de la commune, un défi logistique réussi année après année. Cette manifestation est portée par l’association le Boulon dont le bâtiment en dur, situé naguère dans une vieille usine de boulons, a souffert longtemps de cette vétusté. En septembre 2011, une rénovation lourde a permis l’émergence d’un magnifique outil de travail réalisé par son nouveau propriétaire Valenciennes Métropole, soutenu financièrement par l’Etat, l’Europe, la région Nord Pas-de-Calais et le Département du Nord.

Ensuite, un point fondamental dans la compréhension du dossier est le statut d’intérêt communautaire du Boulon depuis 2003, et par suite de la manifestation Les Turbulentes. Pour autant, de 2003 à 2017 inclus, la commune a continué à subventionner en direct ce festival. « Dès cette date, une réflexion aurait dû être portée au sein de la communauté d’agglomération », souligne David Bustin, adjoint aux travaux de la commune de Vieux-Condé et vice-président à Valenciennes Métropole. Saut que cela n’a pas été le cas, et en même temps, cela n’a bouleversé aucun élu ni de la majorité, ni de l’opposition à l’époque au sein de l’EPCI, Guy Bustin y compris… !

En 2018, c’est le big-bang du changement de méthode pour l’attribution de la subvention. Depuis le 01 janvier, la subvention de 68 400 € allouée pour cette manifestation est payée intégralement par Valenciennes Métropole et plus par la commune. Sur ce point, Françoise Mascotto, présidente du Boulon, et Guy Bustin, sont en phase « c’est une bonne nouvelle pour les finances de Vieux-Condé ».  Toutefois, un forfait « technique » inhérent aux coûts horaires des agents de la municipalité durant les 3 jours de la manifestation demeurait à la charge de la collectivité locale. « Difficile de déterminer un montant précis compte tenu de la diversité des compagnies accueillies, c’est globalement une fourchette entre 15 000 et 30 000 € », indique Virginie Foucault, la directrice du Boulon. Clairement, cette somme n’est pas une subvention sonnante et trébuchante, mais un coût additionnel de la masse salariale de la commune durant ces 3 jours.

Etape CNAR

Dés 2012, une convention d’objectifs pluriannuels a été validée avec l’Etat, la région, la CAVM, la commune et l’association le Boulon. « Dans cette convention triennale 2012-2014, puis 2015-2017, cette somme « technique » était mentionnée », précise Françoise Mascotto. A savoir que ce montant était plus important qu’aujourd’hui. « Il était acté en frais réels à la fin de la manifestation. Par contre, en 2015, cette enveloppe a été limitée à 20 000 € à l’initiative de la municipalité », ajoute-t-elle.

Entre temps, une modification de taille est intervenue. En effet, le Boulon est devenu un CNAR (Centre national des Arts de la Rue) en 2013, le seul dans les Hauts-de-France, voire au nord de Paris sur 14  au total. « Ce fut une reconnaissance évidente de notre programmation au Boulon, et de notre travail sur la manifestation Les Turbulentes », précise Virginie Foucault. Indéniablement, le Valenciennois avec une scène nationale ( Le Phénix) et un CNAR (Le Bouon) est un enfant gâté de la culture… !  Cette nouvelle échelle de valeur se traduit par un budget en 2018 d’1,3 millions d’euros financé pour un tiers par l’Etat (ministère de la culture), la région des Hauts-de-France, et Valenciennes Métropole. Le Boulon est le navire amiral des Arts de la Rue dans les Hauts-de-France !!

L’intérêt communautaire en question !

Si vous avez suivi, fin 2017, c’est la fin de la convention triennale, et en même temps la subvention liée au festival « Les Turbulentes » passe à l’étage supérieur. Valenciennes Métropole paye la somme de 68 400 € car cette manifestation est dorénavant d’intérêt communautaire en terme de comptabilité publique. Par suite, la subvention annuelle ciblée par l’agglo à destination de l’association Le Boulon comprend les 407 000 € environ + 68 400 €.

De fait, la somme forfaitaire de 20 000 € n’a plus d’existence légale., l’association culturelle des Arts de la Rue l’a bien compris. « Dès le 22 décembre 2017, nous avons sollicité la commune sur la participation de la commune à ce forfait comprenant la mise à disposition des bâtiments communaux et des agents de la commune durant les 3 jours de l’événement », explique Françoise Mascotto. Sans réponse deux mois après, « nous avons réitéré notre demande le 23 février 2018. La réponse de Monsieur le maire nous est parvenue le 29 mars, c’est brutal à un mois de la manifestation. Cette somme de 20 000 € représente 0,18% du budget de fonctionnement de la commune de Vieux-Condé. Une convention financière est en cours d’élaboration entre la commune, la CAVM, et le Boulon », assène la présidente du Boulon. La dite convention fléchera les besoins horaires de mise à disposition des agents communaux, les bâtiments mise à disposition par la ville, et ceux qui ne peuvent l’être « par un changement de destination et par suite de mise en sécurité », précise le maire de Vieux-Condé,

Sur ce point précis, Guy Bustin réfute complètement cette analyse budgétaire. « Ce n’est pas du tout  une histoire de budget, mais une problématique juridique, de comptabilité publique, compte tenu de l’intérêt communautaire du Boulon ». Et d’ailleurs, David Bustin ajoute « le receveur nous écrit clairement que c’est une subvention déguisée. Nous sommes dans une logique de transfert de charges ». Les fameuses subventions croisées sont dans le collimateur des gendarmes des finances publiques. La limite actuelle sur ce dossier serait donc dans le domaine du droit administratif public.

Dans une réponse par courrier du 03 avril dernier, l’association demande à la commune de sursoir à cette décision. « Nous sommes prêts à discuter pour 2019, mais pour cette année, c’est trop court. Nous avons signifié à tous nos partenaires la décision de la commune, l’Etat, Région, et Valenciennes Métropole. Tous ont répondu qu’il était hors de question d’annuler cette manifestation », explique Françoise Mascotto. Toutefois, il n’y a pas de promesse écrite sur une compensation, prise en charge etc.

Au niveau de Valenciennes Métropole « je me suis battu pour maintenir cette somme (68 400 €) prise en charge par l’EPCI. Je n’ai vu personne du Boulon à la table pour m’assister et défendre ce budget. Demain, demandez qui va prendre en charge la rénovation complète du parking devant le Boulon ? », déclare David Bustin. 

Quel est le montant de la polémique ?

Le non renouvellement de ce forfait technique, estimé à 20 000 €, est-il le montant réel après la manifestation ? Les deux élus de Vieux-Condé veulent sérier le différent financier. « L’installation, 3 jours avant, et le démontage, 3 jours après, sont intégralement pris en charge par la municipalité, c’est une obligation. De même, les moyens…barrières, blocs-bétons etc. présents durant la manifestation seront également à notre charge. Seules les heures de travail des agents de la commune pendant les 3 jours, et pas avant ni après, font l’objet de cette convention financière. Un titre de recettes sera tiré après la manifestation avec le nombre d’heures consommées. Le montant n’atteindra jamais 20 000 €, plus près de 15 000 € », insiste David Bustin.

Pour autant, François Mascotto met en exergue un travail qu’elle qualifie de sape par la mairie de Vieux-Condé : « Plus d’accès à la maison d’accueil des compagnies artistiques (2014), diminution de l’enveloppe des charges additionnels du personnel à 20 000 € (2015), baisse de la subvention municipale (2016), et diminution de l’accès aux bâtiments communaux pendant le festival (2017) ».

Sur cet angle d’attaque, David Bustin fulmine « on nous colle l’étiquette anti-Boulon depuis 2014 et l’élection municipale. C’est faux, nous sommes fiers d’avoir un CNAR sur Vieux-Condé, ainsi qu’une manifestation comme les Turbulentes reconnue nationalement. Nous, le mardi 10 avril prochain, nous allons voter une délibération autorisant le maire à signer une convention financière ». En clair, le droit de collaborer et de négocier la suite avec le Boulon… !

La présidente du Boulon pousse le raisonnement jusqu’au bout puisque la spécificité de cet événement culturel est sa mobilité dans la rue :  » Sans participation de la commune, pourquoi les maires de la CAVM maintiendrait-il cette manifestation de façon pérenne à Vieux-Condé ?« . Guy Bustin répond tout de go : » Sondez les 34 autres communes, personne ne voudrait prendre cette charge sur sa commune ! »

Un autre aspect sans aucun lien avec ce conflit constitue une nouvelle donnée. En effet, le 16 avril prochain, l’association du Boulon rencontre le Sous-Préfet et ses services etc. dans le cadre de la sécurité de cette 20ème édition. Fort de l’expérience des 19 précédentes, de 35 000 visiteurs en moyenne par édition, 30 compagnies, 200 artistes, et de la nouvelle donne post-attentat, le staff du Boulon maîtrise le sujet sauf que… En effet, chaque arrivée au sein de la Sous-Préfecture actionne un CV collant à la nouvelle personnalité de l’Etat de proximité. Si Thierry Devimeux arrivait avec une réputation sur le développement du label UNESCO (et quel boulot sur le sujet), Christian Rock débarque avec une réputation sécuritaire très très très marquée.

Transfert de charges…émotionnel !

Face à ce grand écart dans les positions, il est possible de se demander pourquoi un montant faible au regard du budget global peut faire l’objet d’une telle déchirure médiatisée. Pourquoi le costume du super-gentil n’a pas été enfilé par la commune afin d’aplanir les différents et repartir sur des nouvelles bases en 2019. On ne compte plus les initiatives communales où le premier magistrat laisse de coté le contrôle de légalité afin de sauver des emplois, des entreprises, une manifestation emblématique, un monument en péril… ! Le rôle d’un élu est de répondre à un besoin, si cette latitude s’arrête à un volet strict de comptabilité publique, autant supprimer les conseils municipaux, un DGS fera l’affaire pour les affaires courantes !

En résumé, un litige d’environ 15 000 € peut surprendre plus d’un administré ! L’effet loupe joue des deux cotés, le conflit entre les parties semble insurmontable. Pourtant, sur les deux faces de la pièce, vous avez des élus de la République dont la seule mission est la conduite des intérêts des administrés de leur commune, que ce soit dans la majorité ou dans l’opposition. La fameuse exception culturelle à la française va-t-elle se pencher comme une fée bienveillante sur ce dossier ? Assurément, la résolution de ce conflit est indispensable à l’activité culturelle locale dont personne ne sortira gagnant, seul le Vieux-Condéen sera à coup sûr le perdant !

Daniel Carlier

Publié par Daniel Carlier le 5 avril 2018
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Les Turbulentes où la culture déchirée
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