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(Rediff)L’addiction n’est pas une fatalité

Si depuis des décennies les phénomènes d’addiction font l’objet d’un accompagnement spécifique, cette crise sanitaire exacerbe les troubles du comportement. Entretien avec Christine de Saint Aubert, psychologue hospitalière au sein du service « Intersecteur d’Alcoologie et d’Addictologie du Hainaut », elle apporte son éclairage professionnel sur la prise en charge de ces patients, l’évolution des addictions, et les pistes pour les comprendre.

Christine de Saint Aubert : « Il y a une prise de conscience plus précoce des addictions »

Que le sujet soit clair, les addictions de tout ordre ne sont pas apparues comme par enchantement depuis le 17 mars 2020, date du 1er confinement. D’ailleurs, ce service intersecteur d’alcoolémie et d’addictions du Hainaut est né en 1996, il dépend du Centre Hospitalier de Saint-Amand avec un siège sur la cité thermale, et des antennes sur Valenciennes, Denain, et Condé-sur-l’Escaut.

« Je suis psychologue, j’ai intégré ce service en 2000 au sein de l’antenne de Valenciennes », entame Christine de Saint Aubert. Situé au 25 Avenue du Général Horne, au sein d’une ex Maison de Maître réaménagée, l’antenne de Valenciennes accueille les patients « gratuitement, et en toute confidentialité, mais sur rendez-vous uniquement. Cet accompagnement concerne les personnes connaissant un trouble de l’usage de l’alcool, du tabac, des substances comme le cannabis, et des jeux d’argent et de hasard », poursuit-elle.

Antenne à Valenciennes du Centre hospitalier de Saint-Amand au 25 Avenue du Général Horne

S’il fallait prendre la mesure de ces addictions sur un arrondissement d’environ 350 000 habitants, il suffit de ventiler les acteurs de santé mobilisés à cet effet. Manifestement, ce n’est pas un ou deux spécialistes des addictions perdus dans le labyrinthe médical d’un territoire de santé avec un hôpital de référence. En effet, sous la houlette du chef de service médecin psychiatre, le docteur Charles Lescut, vous avez 2 cadres de santé à temps plein, un pour l’intra, et un pour les 3 structures extra-hospitalières, 3,8 ETP  de secrétariat, 12 ETP infirmiers sur le Centre Hospitalier de Saint-Amand, 7 ETP infirmiers sur Valenciennes, 3,2 ETP infirmiers sur Denain, 0,8 ETP infirmier sur Condé-sur-l’Escaut, 2,3 psychométriciens, et  un musicothérapeute et un art-thérapeute à mi-temps, une véritable brigade en somme !

« Un contrat de soins », Christine de Saint Aubert

A la différence d’une approche curative unilatérale d’une maladie où le volet médical s’impose au patient même si l’acceptation de ce dernier revêt un caractère fondamental. « Dans le traitement des addictions, l’implication du patient dans sa prise en charge est fondamentale. Nous devons fixer ensemble ses propres objectifs. C’est un contrat de soins, une alliance entre nous », commente Christine de Saint Aubert.

L’addiction récurrente, voire historique, à l’alcool demeure très prégnante sur ce territoire. Par contre, le profil de la personne venant consulter est en évolution. « Au début de ma prise de poste sur l’antenne de Valenciennes, j’avais des patients plus âgés avec une consommation d’alcool quotidienne », précise-t-elle. Cette réalité d’une génération, plutôt masculine, de consommateurs de vin de table sans même penser un seul instant à un problème d’alcoolémie demeure, mais « il y a aujourd’hui une prise de conscience plus précoce des addictions. Aujourd’hui, j’ai en rendez-vous des personnes sans problème de dépendance physique à l’alcool. Pour autant, ils s’aperçoivent de leur habitude récurrente d’une prise d’un apéritif le soir, de boire de manière anormale avec des amis, ils sont conscients de leur trouble de l’usage. La moyenne d’âge est de 40 ans, plus d’hommes que de femmes, et ils veulent reprendre le contrôle de leur consommation », indique Christine de Saint Aubert.

Néanmoins, l’alcoolémie a changé de visage, elle prend également un tour plus expéditif chez les jeunes, notamment avec le fameux « Binge drinking » ou la beuverie en mode express. Un comportement très répandu chez les plus jeunes. Fini l’alcool routinier, la prise d’alcool est ultra-rapide pouvant s’apparenter à une addiction au fil du temps. Elle peut s’expliquer aussi par le mode d’éducation : « Si les parents consomment de l’alcool régulièrement…, voire in utero (pendant la grossesse), vous avez des conséquences sur leurs enfants ». On ne rappellera jamais assez le danger pour un bébé lorsqu’une femme enceinte consomme de l’alcool…, et cette pratique n’est pas de l’ordre de l’anecdote.

« Une explosion du poker en ligne pendant le confinement », Christine de Saint Aubert

Bien sûr, le 1er confinement où l’absence de vie en mode présentiel a modifié les rapports avec les patients. « Nous avons dû nous adapter à une autre pratique. On a assuré le suivi à travers une gestion à distance, notamment par téléphone. Par contre, il est plus complexe de comprendre les mécanismes d’un patient en mode dégradé. On rate tout le langage non verbal. Par contre, durant ce deuxième confinement, notre unité sur Valenciennes demeure ouverte avec toutes les mesures sanitaires », indique la psychologue.

Une particularité addictive est à noter durant ces confinements. L’univers des jeux en ligne et de hasard connaît un succès remarqué. « Il y a eu une intensification des jeux durant le 2ème trimestre 2020, comme un transfert de dépendance. Les sites de poker en ligne ont enregistré une hausse de 74% de joueurs actifs chez les 18-24 ans, et 73% chez les 25/34 ans en comparaison avec le même trimestre en 2019 », commente la psychologue. A ce titre, le service de l’hôpital de Saint-Amand assure une permanence une fois par mois au sein du Pasino « où nous avons à disposition une salle pour recevoir les joueurs sujet à une addiction« .

Concernant les autres addictions, le climat est particulièrement anxiogène à tous les niveaux, pour l’entrepreneur, les salariés, les métiers en 1er ligne du Covid-19, etc. « on observe également une hausse spectaculaire des achats d’anxiolytiques, voire des médicaments favorisant le sommeil », poursuit-elle.

Le soin plus loin…

Evidemment, l’analyse d’un patient sujet à des troubles additifs peut aboutir plus loin que des consultations, les addictions font l’effet d’une automédication, un sentiment furtif de mieux-être dans la prise d’alcool, d’une drogue, de substances diverses. La gravité de cette addiction peut conduire à une prise en charge plus lourde.

En effet, ce contrat bipartite peut se transformer en HAD (Hospitalisation de Jour) de 1 à 5 jours, voire en demi-journée modulable. Comme dans tout contrat, le patient peut inscrire dans le marbre ses cibles, son Cap Horn de la fin d’addiction, car « nous réévaluons les objectifs ensemble ».

Plus invasif encore dans le traitement pour un patient plus atteint, la personne « peut bénéficier d’une hospitalisation de 15 jours standard au sein de l’hôpital de Saint-Amand-les-Eaux. L’objectif est la restauration physique du patient », précise Christine de Saint Aubert.

Ce service spécialisé de l’hôpital public de l’Amandinois irrigue les autres établissements du Valenciennois : « Chaque jour, un infirmier de notre site de Valenciennes reste aux urgences du Centre Hospitalier de Valenciennes pour les patients sujet à l’alcoolémie ».

Evidemment, ces addictions peuvent conduire à des actes criminels. « L’alcool rend plus impulsif, une perte de contrôle avec des violences intrafamiliales, nous avons donc des consultations dans le cadre de la justice avec une obligation de soin. Parfois, les personnes s’impliquent durant ce programme, et après celui-ci. Parfois, ils se désengagent sitôt l’ obligation de soin ». En l’espèce, les chiffres des violences conjugales ont explosé durant le confinement du printemps dernier. Ce rapport étroit entre l’addiction, aussi diverse soit-elle, et toute forme de violence constitue un axe de travail pour un psychologue.

Toujours dans cette idée de porter le fer là où il le faut… « je vais rencontrer les détenus, à leur demande, au sein de la Maison d’Arrêt de Valenciennes ».

Voilà le portrait succinct d’un travail au long cours où la compréhension d’un mécanisme individuel reste unique, l’addiction demeure un trouble du comportement, un besoin hors de contrôle, une analyse perpétuelle, mais inachevée de l’esprit humain.

Plus d’infos sur « Drogues info services/0 800 23 13 13/www.drogues-info-service.fr ; Alcool info service/0 980 980 930/www.alcool-info-service.fr ; Joueurs info service/09 74 75 13 13/www.joueurs-info-service.fr

Daniel Carlier

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