Durant ces journées parlementaires, une conférence sur l’évasion fiscale et la finance mondialisée était proposée aux élus. Edifiante, consternante, bouleversante, cette mise à découvert des pratiques financières a impressionné un auditoire médusé.

Le turbo-financier se dirige tout droit vers la turbo-crise

Dans la dynamique du livre ‘Sans Domicile Fisc », véritable succès des frères Bocquet ; cette conférence a posé les véritables enjeux d’une richesse gargantuesque invisible de tous les radars financiers d’une part et surtout des mécanismes d’une finance mondialisée sans foi ni loi !

Eric Vernier, universitaire, spécialiste de la finance internationale et chercheur associé à l’IRIS (Institut de Recherche Internationale et Stratégique) plante le décor de la finance mondiale : »Chaque jour, sur l’ensemble des échanges mondiaux, il n’y a que 25% de transactions financières régulées mais elles représentent 10 000 milliards de dollars. Dans les 75%, la seconde activité mondiale est la drogue et par suite celle du blanchiment de cet argent sale« .

Explication de crise

Jean-Michel Naulot, ancien banquier, ancien membre de la commission des sanctions de  l’AMF (Autorité des Marchés Financiers), rappelle un historique des grandes crises financières. 1987 n’a pas eu d’impact sur l’économie réelle, 2001/2003, explosion de la bulle internet « 4 à 5 entreprises du CAC 40 eurent été en faillite sans l’intervention des banques. Les deux plus importantes crises sont celles de 1929 et celle de 2008. Elles avaient trois points communs, une crise de la dette privée et en plus vous avez celle de la dette publique aujourd’hui, une régulation des marchés insuffisante et une trop forte création monétaire« , poursuit Jean-Michel Naulot. Pour préciser le contexte 2016, avec une planche à billet fonctionnant à plein régime, les Etats sont intervenus massivement en 2008 d’où l’envol de la dette publique « mais nous sommes passés tout près de la catastrophe en décembre 2008« , souligne Eric Vernier.

Que signifie catastrophe en 2016 ? Contrairement à 2008, les « Etats n’ont plus les moyens financiers d’intervenir, la dette publique a explosé dans de nombreux pays. Dès lors, c’est l’épargnant qui payera comme à Chypre« , précise Nicolas Forissier, ancien membre de la banque UBS et contrôleur interne.

Eric Vergnier revient sur le mécanisme de l’effet de levier, véritable gangrène financière : « En 2008, la crise des subprimes aux USA, c’est tout simplement un crédit proposé aux citoyens américains pour acheter une maison avec l’espoir de la revendre deux ans après et plus chère. Sauf que cela ne s’est pas passé comme cela et surtout ce sont des produits financiers qui déclenchent un mécanisme. Pour 100 000 $ empruntés, c’est 10 millions de dollars perdus par emprunteur » et lorsque vous avez des centaines de milliers d’américains qui n’ont pas pu faire face au remboursement de ce prêt, vous avez eu la crise de 2008. En fait, la définition d’une crise est basique « quand le perdant n’a plus les moyens de payer le gagnant (les subprimes), tout s’effondre. Les banques ne se prêtent plus entre elles, l’aspect psychologique est très important dans ce type de crise« , précise Eric Vernier.

Pire « on a rien appris de cette crise, il existe des produits identiques aujourd’hui, notamment sur les étudiants américains dont la somme empruntée en fin d’études est de 300 000 $ en moyenne« , ajoute-t-il.

La question est simple. Comment un problème éloigné de la consommation domestique européenne peut-il entrainer dans le gouffre la planète entière ? Là aussi, l’explication est déconcertante. « Ce sont des produits dérivés, certains sont utilisés à titre de couverture ce qui de bon aloi mais d’autres sont à des fins spéculatives. Ils parient sur la chute…de la  Grèce, de l’effondrement de l’euro etc. L’effet de levier par 20, 30 à 100 fait le reste« , poursuit Eric Vernier.

Et surtout notre dette publique est composée de certains de ces produits mais le plus fort est que cette dette est anonyme, les parlementaires ont voté en 2001 ou 2002 son anonymat « nous ne pouvons pas savoir de quels produits est composée notre propre dette publique (SICAV etc.), cette loi est totalement inexplicable« , déclare Jean-Michel Naulot.

Plus vite, plus fort, plus fou

En 2016, la trading à haute fréquence prend une tournure indescriptible. L’objectif est de passer des ordres de bourse le plus vite possible « nous sommes, en 2016, à la picoseconde (c’est 0, 11 fois 0 et 1) et c’est plus vite que la nanoseconde. En clair, deux personnes passant le même ordre à la même seconde sur deux points du globe auront un prix d’acquisition différent. Il est indispensable de se positionner le plus près de la Bourse (Wall Street etc.) pour effectuer le plus vite sa transaction« , explique Eric Vernier. Des câblages plus performants sont en cours de pose autour des bourses ici et ailleurs.

En résumé, le temps durant lequel le bras de la ménagère se dirige vers le produit, identifié, son cours a augmenté… « Une nouvelle crise mondiale peut se dérouler en moins de dix minutes« , indique Nicolas Forissier.

Le dérèglement de la finance mondiale a une histoire « ce sont les années 90, l’époque Thatcher/Reagan, c’est le tournant de la finance moderne, c’est assez récent. Aujourd’hui, nous sommes à l’heure de la turbo-finance, l’argent sans frontière sauf que le juge s’arrête aux frontières« , indique Eric Vernier.

En 2009, Nicolas Sarkozy avait indiqué les « paradis fiscaux, c’est fini » et Francois Hollande, dans son discours du Bourget, « mon ennemi c’est la finance« . Un discours qui n’a jamais décollé ! Sur la soixantaine de paradis fiscaux référencés, une quarantaine sont liés avec la Grande-Bretagne avec les DOM, les îles britanniques…, la CITY  à Londres réalise un chiffre d’affaire supérieur au continent africain.

Quelle régulation ?

financier

Nicolas Forissier

Bien sûr, la problématique est la régulation des marchés. « Le contrôle des produits a postériori intervient trop tard. Une commission d’enquête obtient des droits une dizaine d’années plus tard et tout a disparu. On n’arrive même pas à contrôler Monaco, Arnaud Montebourg s’est fait refouler manu militari…Aujourd’hui, comme en 1905, il y a eu la séparation de l’église et de l’Etat. Il faudrait instaurer une séparation de la finance et de la politique. Le politique reprendrait la main« , commente Nicolas Forissier.

Ce dernier lance un appel à l’harmonisation des taux : « Certains disent, il faut un taux unique mondiale ce qui n’arrivera jamais. Par contre,  la fiscalité harmonisée en Europe, c’est possible au niveau des taux de fiscalité voire sur le coût du salaire« .  Jean-Michel Naulot ajoute « une monnaie unique sans taux fiscal unique n’a aucun sens. Quand vous pensez que l’on a sauvé l’Eire sans modifier son taux (très bas) d’impôt sur les sociétés« .

Nicolas Forissier souligne des avancées déjà réalisées : « Les USA ont obtenu, entre 2009 et 2012, la quasi levée du secret bancaire en Suisse pour les citoyens américains. Il est donc possible d’agir« . Ensuite, Nicolas Forissier souhaite « une loi protrectrice pour les lanceurs d’alerte« .

Autre proposition d’Eric Vernier : « Il faudrait plafonner l’effet de levier à 4 ou 5 et plus par 100, sur l’Euro, il est entre 20 et 30 sur certains produits financiers« .

Ces trois intervenants de haute volée sont tous d’accord sur un point, nous sommes à la veille d’une nouvelle crise majeure et sans précédent sur les conséquences, voire nous ‘avons rien vu en 2008… Tout le monde le sait et « il suffit d’un grain de sable« , conclut l’un d’entre eux.

Lueur d’espoir pour l’épargnant tricolore, les allemands et les français ont une garantie de 100 000 € assurée par l’Etat et votre banque vous a sans doute adressé un courrier à cet effet, quel que soit le montant de votre compte épargne, car il vaut mieux éviter la panique générale !

(Second sujet sur le débat de politique générale durant ces Journées Parlementaires dans cette édition)

Publié par Daniel Carlier le 15 septembre 2016
Eric Vernier Jean-Michel Naulot Nicolas Forissier
Minuit moins cinq avant impact… financier !
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