Reportage sur le Canal Seine Nord, ce projet est omniprésent dans les esprits des acteurs économiques du Valenciennois et ils en parlent… sur va-infos.fr !

Le canal Seine-Nord (1) est-il un nouveau supplice chinois ?

Toujours annoncé, certifié même, jamais mis en œuvre, il irrite dans les milieux entrepreneuriaux qui patientent depuis plusieurs décennies (hé oui, plusieurs générations bien avant que nos actuels dirigeants de sociétés ne soient aux manettes, on en parlait déjà comme d’une nécessité vitale pour dynamiser les flux nord-sud, au point de douter de sa réelle mise en  œuvre.

En off, pas mal de politiciens de notre région partagent ce sentiment. Serait-ce être politiquement incorrect, voire iconoclaste, que de rejoindre ce peloton de sceptiques qui ne croit plus dans une nouvelle voie d’eau répondant aux normes européennes  ? En tout cas, en tant qu’observateur témoignant de l’avancée ou de la stagnation du dossier, disons juste que d’ici avril prochain , il serait risqué de s’enflammer au point d ‘affirmer que «ça y est, c’est parti  ! »…

Dans une série d’entretiens avec des acteurs du CSN, que  nous commençons aujourd’hui, nous allons donner la parole à ceux qui piaffent d’impatience mais voient enfin des fenêtres s’ouvrir laissant passer un air nouveau. Nous allons aussi peut-être révéler des freins latents à cette mise en œuvre, détecter des accélérateurs salutaires aussi comme le rôle cohérent et enfin dynamique des Voies Navigables de France qui ont créé un site Internet dédié au canal, appelé  à devenir au fil des mois le fameux guichet unique dont  ont tant besoin les entrepreneurs qui souhaitent utiliser cette voie d’eau sans savoir ni quand ni comment et… à quel prix, nous pensons ici notamment aux investisseurs étrangers mais aussi aux transporteurs de notre région à qui des voies très écologiques ont promis la fin de leur activité, ni plus ni moins…

Avant d’entrer dans le vif du sujet, rappelons toutefois que si quelques lignes plus haut nous avons évoqué la date butoir d’avril 2017, c’est parce que le prochain  président de la République que nous connaîtrons alors, quel qu’il soit, n’aura pas durant sa campagne beaucoup évoqué ce canal ni l’engagement financier de l’Etat d’un milliard d’euros minimum… D’autres chefs d’Etat  avaient fait le contraire avant lui la main sur le cœur,  hélas pour finalement piteusement  laisser tomber le dossier la conscience peu tranquille. Et de ranger dans les insondables tiroirs-oubliettes de la République où il marine encore peut-être malgré quelques signes concrets récents d’activation. Méfiance donc  !

Des signes positifs récents

Fin  décembre 2016 lorsque nous rencontrons en CCI Grand Hainaut à Valenciennes MM. Delquignies et Hotte nous apprenons que la Société de Projet n’est toujours pas légalement constituée… Cette SdP regroupe les élus des 4 départements, Nord, Pas de Calais, Somme, Oise,  puis 3 régions, Le NPDC, la Picardie et l’Ile de France. Puis, heureuse nouvelle, naît la région des Hauts de France qui ainsi se retrouve avec un seul interlocuteur, l’Ile de France (et l’Etat). Mais nous apprenons aussi que cette SdP a juridiquement jusqu’au 31 décembre 2016 soit 18 jours après notre entretien pour se constituer réellement et se trouver un président… «Il faudrait que les politiques se décident un jour à adopter le même rythme que le monde économique», commente  un rien énervé M.Delquignies qui ajoute «ce qui m’énerve le plus dans ce dossier, c’est  qu’on me demande «mais quand ce canal va-t-il démarrer  ?  »

On comprend mais la question a quand-même un sens. Surtout quand les partenaires logistiques flamands et allemands constatent depuis 2006 et même avant l’immobilisme et l’indécision, les volte-face aussi, toutes françaises. Mais pour faire bonne mesure, M.Delquignies ajoute « Depuis que Xavier Bertrand, président des Hauts de France, a décidé de mettre les 100 millions d’euros que l’Ile de France ne veut pas ou ne peut pas abonder, se limitant à 210, j’y crois à ce canal  !  »

Effectivement, voilà enfin une confiance bien placée d’autant  que des lignes ont bougé avant tout cela. Récemment ont enfin débuté les premiers travaux de curage du canal de Condé-Pommeroeuil reliant le réseau français de l’Escaut au Tournaisis et faisant ainsi gagner au moins  une journée de péniche aux transporteurs allant vers Anvers ou ailleurs. Puis les VNF ont mis en ligne le site Internet www.canal-seine-nord-europe.fr qui sera, espérons-le, le hub donnant des informations et relayant des questions sur ce chantier 2017-2023 si tout va bien.

Mais une chose à la fois, abordons une à une les questions préliminaires sachant que les interviewes suivantes d’acteurs économiques et politiques y reviendront à leur tour et sans doute le temps apportera-t-il de nouvelles informations.

delquignies

Gautier Hotte, Sébastien Delquignies

Sébastien Delquignies est président du Club Logistique du Hainaut créé voilà 6 ans en CCI du Grand Hainaut, il préside aussi le groupe logistique éponyme très présent dans notre région. Il travaille de concert avec Gautier Hotte, directeur exécutif des Ports de Valenciennes, 5 plateformes tri modales qui sont amenées à faire vivre le Seine Nord puisque c’est pour elles qu’il est creusé. Le Club compte 65 membres réguliers tous logisticiens (transporteurs, chargeurs etc), il travaille sur différents projets, route, fer, eau et aussi , ne l’oublions pas, aériens puisque notre Arrondissement compte un aéroport proche de la voie d’eau, de plus en plus actif d’ailleurs. En fait le Club compte à ce jour plus de 700 contacts qui pour la plupart aboutissent à des échanges lors de visites d’installations portuaires européennes. Ainsi ont été examinés les ports fluviaux les plus importants du monde et d’Europe, Duisburg en Allemagne notamment, mais aussi d’autres en pleine renaissance comme Le Havre, Dunkerque, etc. Il collabore avec les Mines de Paris, la Transvalley , liste non close, et propose aux industriels et politiques des conférences sur les drones, la médiatisation, la 3D, l’architecture industrielle, l’environnement et…le canal, ce ne sont là que des exemples de thèmes. Bref le Club est un observatoire, un filtre d’informations sur les tendances, les innovations et une force de propositions.

Sébastien Delquignies et ses collaborateurs

Le président étaye sa confiance sur un certain nombre de faits vérifiés, eux : « Cette société de projet ne regroupe que les politiques des territoires concernés. Cela ne me gêne pas que les  industriels n’y figurent pas. Ce qui va compter c’est un rassemblement beaucoup plus large, le Comité de Stratégie, qui mettra en présence tous les acteurs du canal et des plateformes. Dans l’association Seine-Escaut aussi, nous sommes sollicités comme partenaires économiques, nous réfléchissons avec les VNF qui nous fournissent des informations pointues».

Parmi les questions que se posent mutuellement le plus fréquemment les participants à ces rencontres, reviennent toutes sortes de thèmes. L’un d’eux est capital insiste à juste titre M.Delquignies : «Que l’on cesse d’opposer la voie d’eau et la route empruntée par les transporteurs. C’est une grave erreur hélas entretenue par quelques écologistes intégristes ou tout simplement pas au courant du projet de canal (2). Les deux sont complémentaires. Il existe pas mal de sociétés qui auront besoin du canal mais sont situées parfois à des centaines de kilomètres d’une plateforme. Le camion ira les desservir, oui il y aura bel et bien des fins de parcours de livraison, le fameux dernier kilomètre, assumés par des véhicules. Mon groupe est présent sur la jonction Escaut-Scarpe à la frontière belge, il est illusoire comme quelques politiques l’ont imaginé et prétendu, que je sois livré par une énorme barge de 100 containeurs qui s’arrête exprès pour moi, c’est encore un camion qui le fera. Donc, il est très important d’éteindre le feu sous cette prétendue guerre des livraisons, tout  le monde y participera».

5 quais en construction

cenvertiGautier Hotte complète les propos de Sébastien Delquignies. « Une fois cette liaison essentielle de Pommeroeul achevée(6 km), les Belges sont prêts à démarrer , donc il y a des choses qui ne traîneront pas. Il y en a par contre qui doivent être activées très vite. Je veux ici parler des appels d’offres des Travaux Publics dont les multiples entreprises se demandent quels lots ils auront à assumer s’ils sont sélectionnés et quand ? J’encourage ces acteurs- là à se connecter au site dédié chaque jour. On y voit notamment un phasage assez fin autant que faire se peut bien entendu, avec 4 tranches de travaux partant du bas, région parisienne, vers le haut c’est-à-dire surtout nos Ports de Valenciennes sont les sites s’échelonnent jusqu’à la frontière belge et le Tournaisis. Il y aura groupement de maîtrise d’œuvre. C’est dire que pour l’établissement du cahier des charges, les politiques devront être très réalistes. Dernièrement,  une réunion générale a eu lieu, de très nombreuses questions se sont succédées, c’est une bonne chose, il ne faut surtout pas laisser subsister de zones d’ombres mais tout se dire clairement et précisément».

penichheLes Ports de Valenciennes (3), c’est un dispositif impressionnant  sur l’Escaut de 5 « quais » (des sites ou plateformes) partant de la frontière belge jusqu’au début du Cambrésis à Bouchain. On y trouve donc le quai de Saint-Saulve ( 5 postes à quai avec du vrac, du conventionnel, du colis lourd et des conteneurs). Ce site est plus particulièrement utilisé par Toyota mais pas seulement. Puis le quai de Valenciennes au Faubourg de Paris (1 poste)  avec du vrac et du conventionnel. Les 3 autres quais sur  rive gauche : Rouvignies –et son aérodrome- avec 2 postes à quai, rampe Ro-Ro et 1 rampe de chargement, traitant du vrac, du conventionnel et du colis lourd. Puis Denain (2 postes et 1 rame de chargement) avec du vrac, du conventionnel et du colis lourd. Et enfin Bouchain, 1 poste à quai avec les mêmes flux que Denain.

balss«D’autres quais sont possibles », poursuit Gautier Hotte « les quais privés comme par exemple Vallourec (NDLR- un autre est à Escautpont), pour le Hainaut ont collaboré Valenciennes Métropole et La Porte du Hainaut, les deux intercommunalités. Concrètement, les travaux seront de la réhabilitation de sites de bord à canal essentiellement , qui au fil du temps sont tombés en désuétude tant la voie d’eau était ignorée, tout comme tout ce qui concerne l’environnement. Les temps ont changé et il faut s’adapter. La première tranche en 2017 concernera l’épineuse question des zones humide : il faudra en recréer pour compenser celles qui cèderont la place aux travaux. Puis conformément à la loi, il faudra patienter que les fouilles archéologiques soient menées sur les sites découverts (4). Enfin il y aura modification du tracé par rapport au canal du Nord. Voilà ce que l’on peut dire de concret pour l’instant. J’ajouterai que le portail du site Internet va bonifier, il sera de plus en plus complet et informatif, le réseaux consulaires des Hauts de France et du Conseil régional s’allient dans ce but».

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QU’EN PENSER ?

– Tout d’abord que beaucoup de temps a été perdu par la classe politique, espérant qu’elle se réforme. Ainsi des parts de marché se sont-elles d’ores et déjà envolées ce qui ne veut pas dire que ce soir irrémédiablement perdu, la question des tarifs et des délais d’acheminement sera essentielle à cet égard, il faudra que le CSN dévoile ses avantages industriels et financiers (ne parlons pas d’écologie ici) par rapport à la route. Pour l’instant cet aspect restant dans le noir, nombreux sont les transporteurs à rester sur le macadam. Constatons par exemple que mi-décembre, les Ports de Lille annonçaient une nouvelle ligne de fret ferroviaire entre les ports de Lille et de Marseille. Voilà une concurrence dont devra tenir compte le CSN à l’avenir, lui qui prétend être désormais le lien manquant entre le sud et le nord.

– Sur le plan financier, il existe des zones d’ombre…malgré l’accord général récent. A chaque occasion, Jean-René Lecerf, président du Département du Nord, rappelle qu’il pourra respecter l’engagement de son Département ( 150 M€) à condition que l’Etat redevienne le garant d’un équilibre (NDLR- financier surtout) entre les territoires, et que le déficit financier creusé par ses prédécesseurs soit résorbé durablement. Le Département du Pas de Calais a lui, en juin dernier, confirmé les 130 M€ pour le canal, sur le milliard  prévu d’ici 2021. Mais il veut participer à la gouvernance de l’établissement public chargé du chantier, le Conseil de Surveillance, à sa façon : un rééquilibrage des modalités de vote fondé sur le principe : à capital égal, vote égal. Il veut que le vote à la majorité qualifiée soit la règle, surtout eu égard à d’éventuels dépassements. A ce propos, des surcoûts éventuels, le responsable du groupe communiste du Conseil départemental du Nord, se félicite que son Département ait confirmé sa part de financement mais qu’il n’est pas question d’envisager et encore moins d’abonder, si dépassements des budgets  il y a.

Comment, sachant que si le canal est à la charge des VNF et les plateformes multimodales publiques à celle des collectivités territoriales, imaginer que d’éventuels (ou inévitables ?) surcoûts ne soient pas pris en compte ? Impensable…Ce qui pose une autre question, il va de soi pour beaucoup d’observateurs étrangers surtout, que le coût total du canal avoisinera finalement les 10 milliards d’euros. Pourquoi systématiquement minimiser ce coût en France ? Comment aussi imaginer qu’après des présidentielles bien incertaines, sans parler des législatives de juin, la composition politique des hémicycles  de ces collectivités  territoriales reste la même et leurs engagements tenus à tout le moins à hauteur des sommes annoncées en ce mois de janvier 2017 ? Comment imaginer aussi que les Départements ne soient pas à nouveau sur la sellette d’une réforme territoriale loin d’être achevée ? Les Régions reprendraient-elles ce que les Départements ne pourraient plus régler ? Ou que d’autres choix présidentiels plus urgents ne mettent sur le côté à nouveau ce canal ?

Voici enfin un extrait d’un article du Parisien de novembre 2015…

«Mauvaise surprise, le coût atteint désormais entre 5,3 et 5,7 Md€, contre les 4,5 Md€ prévus initialement. Une annonce survenue ce mardi soir à l’issue d’une réunion à Paris entre le secrétaire d’Etat aux Transports, Alain Vidallès, et les collectivités locales. De quoi rendre encore plus flou le financement de la liaison fluviale à grand gabarit entre l’Oise, à Compiègne, et le canal Dunkerque-Escaut, près de Cambrai (Nord). « L’Etat prendra 50 % du surcoût à sa charge. C’est un signe fort », commente Gérald Darmanin, vice-président (LR) des Hauts-de-France chargé des transports. » Je suis confiant », conclut-il.

L’autre moitié serait pour les collectivités. Celles-ci devaient déjà contribuer à hauteur de 1 Md€, auxquels s’ajoutent 1 Md€ de l’Etat et 700 M€ d’emprunt contracté par les deux parties. L’Union européenne finançant le 1,8 Md€ restant. « L’Oise met 100 M€. C’est déjà beaucoup. Il va falloir qu’on en discute au département », souligne Frans Desmedt, vice-président (DVD) du conseil départemental, chargé du développement économique et de l’aménagement du territoire. (5) Depuis l’Ile de France –qui a toujours renâclé pour participer à ce grand projet- , a baissé sa contribution de 100 M€.

On le voit, pas mal d’inquiétudes subsistent…

Patrick Urbain (prochain sujet CSN le 03 février)

  1. (1) Appelé aussi Canal Seine Nord Europe ou encore Canal Seine-Escaut…Nous l’appellerons ici par esprit de concision CSN.
  2. (2) Effectivement lors des dernières régionales, la tête de liste écologiste a déclaré sans ambages à plusieurs reprises que « ce canal ne l’intéressait et ne s’imposait pas ».
  3. (3) Contact commercial : 03 27 513 153 contact exploitation :   06 18 04 70 95 portpublicdevalenciennes@grandhainauit.cci.fr
  4. (4) La  loi de 1977 stipule que le gel d’un chantier peut aller jusqu’à 3 ans…
  5. (5) Notons que des élus ont fréquemment annoncé des financements sans en avoir préalablement débattu en hémicycles…
Publié par Daniel Carlier le 2 janvier 2017
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Canal Seine-Nord, du serpent de mer à une réalité palpable dès 2017 ?
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