« Matin doux », c’est la signification du prénom de La petite fille de Monsieur Linh dans sa langue natale. Ce petit être qu’il porte et serre, blotti, contre lui, toute l’histoire durant, dans un pays « sans odeur » où les prénoms ne signifient rien, où ses repères sont restés si loin sur la ligne d’horizon, si loin… Guy Cassiers a porté sur le plateau du Phénix, pour la Première française, via le cabaret de curiosités ExilExit, le troublant roman de Philippe Claudel, une étrange et très émouvante rencontre entre deux hommes ne parlant pas le même langage, excepté celui du cœur. (Crédit photo Kurt Van Der Erst)

Cabaret de curiosités 2018.

Histoire poétique, attachante, poignante, que ce second volet du diptyque explorant les conséquences politiques, émotionnelles et sociales de la venue de l’étranger en Europe. Après le premier volet, Borderline, pièce adaptée d’un texte d’Elfriede Jelinek, très politique et provocateur, qui clairement met le spectateur face de ses responsabilités, Guy Cassiers que l’on ne présente plus, l’un des plus grands metteurs en scène européen, appose sur l’ écriture froide, sèche, rêche, sans concessions de Jelinek, celle simple et toute en émotion de Claudel.

C’est tout en délicatesse que la voix de Jérôme Kircher, le comédien, narre l’histoire de La petite fille de Monsieur Linh. Jérôme Kircher est seul sur une scène épurée. Nous, spectateurs, assis les uns à coté des autres, faisons face à une vague d’émotions, de sentiments, qui nous fait osciller, tel un bateau qui tangue, entre tristesse, désolation, tendresse, affection, compassion… L’écriture simple entre directement dans le cœur sensible. La mise en scène de Guy Cassiers l’épouse à merveille. La douleur de quitter son pays, en guerre ou pas, la perte des siens, la peur de ce monde différent, la barrière de la langue, le regard de l’autre…et une lueur, une main tendue.

Une histoire d’exil, de déracinement et d’amitié qui se lie sur un simple banc de jardin public.

C’est l’histoire d’un vieil homme contraint de quitter son pays dévasté par la guerre, à la recherche d’un avenir meilleur en Europe pour sa petite fille, Sang Diû. «Il se rappelle alors qu’il est seul au monde, avec sa petite fille. Seuls à deux. Que son pays est loin. Que son pays, pour ainsi dire, n’est plus. N’est plus rien que des morceaux de souvenirs et de songes qui ne survivent que dans sa tête de vieil homme fatigué.» Il n’a emporté avec lui qu’une petite valise de cuir bouilli contenant quelques vêtements usagés, une photo jaunie, une poignée de terre de son pays et sa « fleur de lotus » dont les parents sont morts près d’une rizière dont il ne reste plus rien « plus loin la petite, les yeux grands ouverts, emmaillotée, indemne, et à côté de la petite, une poupée, sa poupée, aussi grosse qu’elle ». Après un long voyage, il pose pieds à terre dans une ville froide, inconnue. La barrière de la langue se projette sur l’écran derrière la scène. Il partage un dortoir avec d’autres exilés, voit infirmière et médecin, et au détour d’une petite marche dans un parc dans cette ville qui l’effraie, sa petite fille toujours nichée contre lui, fait la rencontre de Monsieur Bark, un gros homme solitaire. Sur un banc. Ils ne parlent pas le même langage mais se comprennent. L’éloge du silence dans ce monde qui parle beaucoup trop. Présence, gestes, petits cadeaux dérisoires. La petite musique des sentiments fait naître des notes noires et blanches d’émotions et de non-dits. Monsieur Linh a tout perdu. Monsieur Bark a perdu sa femme, son monde.  Chacun porte des blessures profondes. Philippe Claudel l’écrivait «qu’est – ce donc que la vie humaine sinon un collier de blessures que l’on passe autour de son cou ? » Et sur ce banc, chacun de son côté noue avec l’autre une étrange relation bien au-delà des mots. Minute par minute, le spectateur suit cette amitié qui naît entre deux hommes, ces histoires qui se tissent et se rapprochent, ce château dans les nuages qui presque s’érige. Puis la chute fait s’effondrer tout ce que le spectateur a construit. La petite fille de Monsieur Linh de Guy Cassiers est un petit bijou de douceur, d’espoir, un appel à la tolérance.

« La nuit a fait éclore dans la ville des milliers de lumières qui scintillent et paraissent se déplacer. On dirait des étoiles tombées à terre et qui cherchent à s’envoler de nouveau vers le ciel. Mais elles ne peuvent le faire. On ne peut jamais s’envoler vers ce qu’on a perdu. » ( Philippe Claudel, La petite fille de Monsieur Linh)

Céline Druart Beaufort

Publié par Celine Druart le 17 mars 2018
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(Le Phénix) Elle s’appelait Sang Diû…
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