Nous sommes à quelques encablures de la période commémorative du centenaire de la 1ère Guerre mondiale 1914-1918. Autour de cette boucherie sur le sol de France, des histoires d’hommes et de femmes se sont écrites dans les larmes et le sang. Voici le récit d’une rencontre de par et d’autre de la frontière franco/belge concernant une famille aujourd’hui dans le Valenciennois, les Guilbert (Pâtisserie Gourmandine à Valenciennes).

Les évacués de 14-18

Le phénomène du déplacement des populations civiles durant les deux grandes guerres du XXème siècle a marqué des générations, cela constituait pour les forces armées un enjeu, voire une stratégie. On peut noter qu’aujourd’hui, cette « facilité » n’est plus d’actualité, car les belligérants utilisent les civils comme des boucliers humains.

Pour mieux cerner cette amitié d’un siècle, il faut la replacer dans son contexte historique. Nous sommes dans les derniers soubresauts de cette Grande Guerre faucheuse d’âmes . En effet, en juillet 1918, la victoire de l’Armée française précipite le repli de l’Armée allemande. 135 000 civils sont donc refoulés par les forces armées d’Outre-Rhin lors de son recul après sa déroute durant la seconde Bataille de la Marne. La résultante directe fut l’évacuation vers la Belgique. « La population française a été évacuée par l’Armée allemande afin que cette dernière pille les villes et les villages », souligne Danielle Godisiabois. Alors, pourquoi ce mouvement  de population s’est traduit par un déplacement vers la Belgique, et pas vers une zone sans conflit en France ? Cela peut s’expliquer par les informations à disposition par les personnes concernées à l’époque, l’actualité instantanée n’existait pas.

Le lien entre deux familles

Maison de la famille Godisiabois à Lessines en 1918

La famille Soufflet (épouse Guilbert) résidait en 1918 dans le village de Gruson, proche de Villeneuve d’Ascq. Elle fut contrainte comme des milliers d’autres à laisser son foyer pour émigrer vers la Belgique, leur point de chute fut la commune de Lessines*, distante d’environ 50 km de Gruson. C’est là que le jeune Charles Soufflet (16 ans) fut recueilli  par Louisa Godisiabois. « Elle a rencontré Charles sur le bord de la route, il était malade (grippe espagnole). Elle n’a pas voulu qu’il rejoigne l’Hôpital Notre-Dame de la Rose dans la commune, car les conditions sanitaires étaient terribles, une mort quasi certaine.», explique Danielle Godisiabois, la petite-fille de Louisa.

Habitant une maison de taille très modeste à Lessines, la famille Godisiabois ne pouvait qu’accueillir Charles, le reste de la famille trouva un autre abri. Néanmoins, grâce à un soin attentif de tous les instants, Charles a guéri, et a pu rentrer chez lui après la guerre. Voilà le point de départ d’une amitié centenaire entre ces deux familles.

« Mon Grand-Père est venu remercier la famille Godisiabois », Monique Guilbert

Durant cette guerre où une génération presque entière a perdu la vie, cette main tendue aurait pu en rester là. Point de réseaux sociaux, de courriels, pour tisser un lien entre deux pays, entre deux familles éloignées pour l’époque. Pourtant, Charles a tenu à témoigner sa reconnaissance à Louisa et Jules Godisiabois en revenant à Lessines.

Famille Godisiabois

« Mon Grand-Père est venu remercier la famille Godisiabois », souligne Monique Guilbert-Soufflet. Cette assistance à un jeune malade atteint de la grippe espagnole fut salvatrice au regard du ravage de cette épidémie en Europe. En effet, la célèbre grippe espagnole, qui n’est ibère que de nom, car la péninsule n’était pas partie prenante dans ce 1er conflit mondial, fut une véritable pandémie. Cette maladie a tué près de 20 millions de personnes en Europe. Son origine géographique est incertaine car aucune souche ne fut conservée, donc pas de traçabilité réelle. Les supputations des chercheurs orientent le départ du virus en Chine dès 1916, repassant par un régiment américain de retour d’Asie à Boston, puis une arrivée sur le vieux-continent avec l’engagement de l’Armée américaine dans la 1ère guerre mondiale.

Ne pas laisser retomber le « Soufflet »…. !

Dans cette optique, dimanche dernier, les familles Soufflet-Guilbert et Godisiabois se sont réunis pour un pèlerinage sur les lieux de cette histoire de vie à Lessines. Une rencontre qui n’est pas une première puisque « nos familles depuis cette date sont très proches. Nous avons les premières traces de cérémonies entre les deux familles depuis 1933 » , mentionne Danielle Godisiabois.

Autour d’un repas dans la salle des fêtes de Gruson, 52 convives de ces deux familles ont participé à cette journée exceptionnelle pour le centenaire de cette amitié. « C’est comme une soeur. Nous partageons toutes les cérémonies entre nos deux familles », lance Monique Guilbert-Soufflet à l’endroit de Danielle Godisiabois.

Cette amitié indéfectible a permis aux générations successives de tisser des liens forts. Charge aux générations futures dans ce deuxième centenaire de poursuivre ces relations familiales franco/belge. Toutefois, elle sera dépendante d’un éloignement géographique beaucoup plus marqué qu’au XXème siècle, du lien virtuel, instantané, si proche, et si éloigné d’un réel partage physique  de nos vies, et de nos envies.

Daniel Carlier

  • Lessines, ville natale du Maître surréaliste René Magritte
Publié par Daniel Carlier le 6 octobre 2018
Danielle Godisiabois Godisiabois Gruson Guilbert Lessines Monique Guilbert
1918, la fin d’une guerre et le début d’une amitié centenaire
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